La visite du pape Léon XIV en France, prévue fin septembre, ne laisse personne indifférent. Première étape d’un pontificat encore jeune, elle cristallise les attentes des catholiques, les espoirs des uns et les craintes des autres. Pour éclairer les enjeux de ce déplacement, l’historienne Agnès Desmazières, auteure de l’essai choc Sans loi ni foi. Prêtres et violences sexuelles : au cœur du système catholique, revient dans cet entretien sur les ambiguïtés d’une visite qui intervient dans un climat ecclésial particulièrement tendu.
Spécialiste des rapports entre l’institution religieuse et la société civile, elle décrypte les motivations du souverain pontife, les attentes des fidèles et les angles morts d’un programme très médiatisé. Entretien.
Une visite papale très attendue par les catholiques français
Le déplacement de Léon XIV en France est un événement en soi. Premier voyage officiel du pape dans l’Hexagone depuis son élection, il suscite une ferveur certaine dans une communauté catholique souvent en quête de reconnaissance. Pour Agnès Desmazières, cette attente s’explique par plusieurs facteurs convergents.
« Ce voyage était relativement prévisible au regard du profil de l’élection pontificale, analyse l’historienne. Un cardinal français, Mgr Aveline, était bien placé dans les suffrages, et des alliances d’intérêt ont finalement permis l’élection de Léon. Les catholiques de France voient donc en lui une forme de continuité, voire une attention particulière pour leur pays. »
Au-delà de cette considération ecclésiale, la visite papale intervient dans un contexte où la question des violences sexuelles dans l’Église continue d’agiter l’actualité. La perspective de la publication prochaine d’un rapport sur l’abbé Pierre, figure historique de l’aumônerie populaire, ajoute une pression supplémentaire sur une institution déjà fragilisée.
« Il y a aussi un incontestable effet médiatique, poursuit la chercheuse. Faire venir des foules permet de montrer que le catholicisme français est bien vivant, malgré le contexte. C’est une forme de démonstration de force, ou du moins d’existence. »
Les raisons d’une ferveur persistante
La France, pays laïque s’il en est, affiche l’un des taux de pratique religieuse les plus faibles d’Europe. Pourtant, chaque venue d’un souverain pontife mobilise des centaines de milliers de personnes. Comment expliquer ce paradoxe apparent ?
« Il y a d’abord un appel très fort adressé aux jeunes, explique Agnès Desmazières. L’Église catholique s’efforce de mobiliser la jeunesse, particulièrement en période de crise, pour manifester sa présence dans l’espace public. L’événement prévu au Stade de France est clairement pensé dans cette perspective. »
La sociologue rappelle que si les catholiques sont une minorité, ils n’en demeurent pas moins une minorité active et pratiquante. Les précédentes visites papales ont rassemblé jusqu’à un million de personnes. « La question est de savoir si ces chiffres seront atteints, alors que les révélations sur les abus ont provoqué de nombreux départs. Le masque de la fête ne doit pas occulter une réalité plus complexe. »
Diplomatie et politique : les deux casquettes du Vatican
La dimension politique de cette visite n’échappe à personne. Emmanuel Macron, déjà présent aux côtés de François à Marseille, a été reçu au Vatican par le pape Léon. Cette proximité affichée interroge, dans un pays régi par la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.
« Le Saint-Siège dispose d’un statut diplomatique unique au monde, rappelle Agnès Desmazières. La visite à l’UNESCO, qui passe relativement inaperçue, est pourtant très révélatrice. Au nom de la possession d’un État, le Vatican peut siéger dans les instances internationales et nouer des relations bilatérales avec les chefs d’État. »
Cette particularité permet à l’Église catholique de jouer sur deux tableaux : spirituel et étatique. « Nous assistons à un nombre croissant d’événements de nature protocolaire durant ces visites, en plus des célébrations religieuses. L’Église peut choisir sa casquette selon les circonstances, ce qui constitue une véritable exception par rapport aux autres confessions. »
Pour Emmanuel Macron, entretenir des liens privilégiés avec le Vatican relève d’une stratégie politique assumée, qui dépasse le simple cadre des relations bilatérales.
Les nominations de Léon XIV : un statu quo préoccupant
Que révèlent les choix posés par le pape Léon depuis son élection ? Peu d’éléments permettent encore de cerner précisément sa personnalité. Les observateurs lui connaissent un visage conservateur, notamment sur les questions liturgiques, et un profil plus progressiste, hérité de son expérience de missionnaire en Amérique latine.
Mais pour l’historienne, les nominations récentes au sein de l’Église de France manquent singulièrement d’audace. « Elles sont sans nouveauté, sans innovation. Nous sommes dans une forme de statu quo, ce qui interroge au regard de l’ampleur de la crise que traverse le catholicisme français. On pourrait attendre d’un nouveau pontificat une impulsion plus nette. »
Ce constat contraste avec l’urgence des défis qui attendent l’institution : baisse de la pratique, vieillissement du clergé, et bien sûr, traitement des abus sexuels.
La rencontre avec les victimes : un geste symbolique insuffisant ?
Parmi les temps forts du programme, l’échange prévu entre le pape et des victimes de violences sexuelles commises par des membres du clergé est très attendu. Une première en France, alors que le sujet demeure profondément tabou au sein de la hiérarchie.
« Organiser cet échange ne signifie pas pour autant que la question est devenue une priorité du pontificat, nuance Agnès Desmazières. La crise des abus bouleverse surtout les catholiques de l’hémisphère Nord. Dans l’hémisphère Sud, la perception est très différente, souvent culturellement éloignée de ces préoccupations. »
L’historienne pointe un paradoxe : les communautés minoritaires ont tendance à minimiser leurs propres dysfonctionnements, par crainte de représailles ou de stigmatisation. « On préfère ne pas exposer ses problèmes à la critique externe. Cela se traduit par une atténuation des responsabilités et une mise à l’écart des victimes. »
Une institution qui protège les siens
Le malaise est d’autant plus profond que les personnes mises en cause restent souvent en poste. « Il y a toujours une culture de l’impunité dans l’Église catholique, en particulier envers ceux qui ont couvert les abus. Les victimes les dénoncent, la justice commence à s’en mêler, mais l’institution protège encore les siens. »
Cette impunité, dénoncée depuis des années par les associations de victimes, ne concerne pas uniquement les violences sexuelles. Elle s’étend aux abus financiers, aux abus de pouvoir, aux systèmes de domination qui permettent à des prédateurs de continuer leurs agissements en toute quiétude.
La demande des victimes de l’école de Bétharram, qui ont formulé des propositions concrètes pour l’accompagnement des prêtres, illustre cette exigence de réforme en profondeur. « Tant que des personnes ayant couvert des abus continueront d’occuper des fonctions de responsabilité et de gravir les échelons, aucun changement fondamental n’est possible », prévient Agnès Desmazières.
Ce que les victimes attendent du pape
Ce temps d’échange, organisé à la demande expresse des victimes, devrait revêtir une dimension très symbolique. Mais les attentes vont au-delà du simple geste.
- 🔍 La reconnaissance : une écoute sincère et sans filtre des paroles de chaque victime, sans volonté de minimiser les faits.
- ⚖️ La réparation : des mesures concrètes de dédommagement, et pas seulement des excuses médiatiques.
- 🛡️ La transparence : la mise à disposition des archives et la levée du secret sur les dossiers disciplinaires.
- 🚫 L’éloignement des abuseurs : la destitution effective des prêtres condamnés et de ceux qui les ont protégés.
- 📜 La réforme structurelle : la mise en place de mécanismes de contrôle indépendants, hors de l’institution.
« L’Église sait admirablement bien organiser les gestes symboliques, regrette l’historienne. Mais reconnaître les torts, réparer les préjudices, changer les structures et les hommes, c’est infiniment plus compliqué. Rien dans l’agenda actuel du pape ne laisse présager une remise en question de fond. »
Une société française en attente de vérité
Au-delà des cercles catholiques, ce voyage interpelle plus largement la société française. Le souhait de justice exprimé par les victimes résonne avec les évolutions législatives récentes et la libération de la parole autour des violences sexuelles.
La visite de Léon XIV tombe dans un climat où l’exigence de transparence s’impose progressivement à toutes les institutions, publiques comme privées. L’Église catholique n’échappe pas à cette règle.
« La justice des hommes peut faire ce que la justice ecclésiale ne fait pas, observe Agnès Desmazières. Les tribunaux civils enquêtent, condamnent, et contraignent l’institution à s’expliquer. C’est un levier fondamental pour briser le silence. »
Reste à savoir si le pape Léon XIV saura transformer cette contrainte en opportunité pour un véritable aggiornamento. Ou si, comme le redoutent les victimes, cette visite papale ne restera qu’un épisode de plus dans une longue histoire d’impunité.
Une chose est sûre : les regards convergeront vers la France fin septembre. Vers la politique et ses compromis, vers l’Église et ses contradictions, vers les victimes et leur dignité.

Ancien journaliste de presse quotidienne régionale passé par la radio publique, Gabin Masson dirige aujourd’hui la rédaction de Gni Media, une dizaine de plumes attachées à l’Ouest. Sa règle : aucune information ne paraît tant qu’elle n’est pas recoupée.